Bienvenue sur ces rivages oniriques !

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Rivages oniriques est un blog consacré aux cultures de l’Imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction) et aux cultures de genre (historique, thriller, épouvante…).

Vous y trouverez donc de nombreuses chroniques littéraires, mais aussi des critiques de films, de séries télévisées, d’expositions… et bien d’autres choses encore, toutes liées, de près ou de loin, à ces genres qui nous font rêver, vibrer, cauchemarder, et nous aventurer loin du territoire familier de notre quotidien.

Nous espérons que vous serez nombreux à nous rendre visite.

Et, surtout, n’hésitez pas à laisser une trace de votre passage, à donner vous-mêmes vos avis ou vos conseils de lecture, de visionnage, d’écoute ou d’incursion…

Très bonne visite !

mercredi 26 août 2015

Shining 
film réalisé par Stanley Kubrick et minisérie réalisée par Mick Garris,
d’après le roman de Stephen King

Résumé :
L’hiver arrive. Comme tous les ans, l’Overlook va fermer ses portes : durant la morte saison, le prestigieux hôtel est assiégé par la neige qui bloque les routes et l’isole totalement. Alors que le personnel déserte le bâtiment, Jack Torrance, qui vient de quitter sa charge de professeur, s’y voit proposer le poste de gardien. C’est l’emploi idéal pour cet écrivain en panne d’inspiration qui recherche un environnement calme et des horaires adaptables afin de se consacrer à l’écriture.
Jack, sa femme, Wendy, et leur jeune fils, Danny, s’installent dans l’Overlook dont ils seront les seuls résidents jusqu’au printemps. Mais le cadre idyllique ne tarde pas à devenir inquiétant. Car, depuis sa construction, le luxueux hôtel est le théâtre d’événements tragiques et violents qui ne cessent de le façonner.
Très vite, Danny ressent les présences qui emplissent l’Overlook. Pire. Jack les ressent aussi. Il les voit. Elles lui murmurent à l’oreille. Et il les écoute.
Avec toujours plus d’attention.

Critique (attention, spoilers) :
C’est à partir de ce matériau de départ que Stanley Kubrick et Mick Garris ont chacun modelé leur adaptation, leur donnant une forme très différente l’une de l’autre.
Mais, avant d’aller plus loin, revenons sur la genèse de ces deux projets.
Shining est avant tout un roman de Stephen King publié en 1977 aux États-Unis et en 1979 en France.
En 1980, le film de Stanley Kubrick sort à l’écran. Bien que Stephen King reconnaisse apprécier ce long-métrage en tant que tel, l’écrivain est furieux contre le réalisateur qui a coécrit le scénario avec l’aide d’une autre romancière, Diane Johnson, dans un esprit très différent de celui de son livre. L’auteur n’a alors de cesse de critiquer la version de Kubrick jusqu’à ce que celui-ci lui accorde l’autorisation (eh oui, le droit d’auteur peut être retors, parfois !) de superviser sa propre mouture. C’est ainsi que sort, en 1997 aux États-Unis, la minisérie Shining.
Certes, la réaction de Stephen King peut sembler trop véhémente, mais il faut bien avouer que le film de Kubrick prend de très grandes libertés avec le roman dont il s’est inspiré, rendant l’histoire et les personnages quasi méconnaissables. On peut comprendre que l’ego de l’écrivain ait pu s’en trouver froissé…

L’atout principal de la série est sans conteste qu’elle respecte à la lettre l’histoire du livre (un excellent roman, précisons-le pour ceux qui ne l’ont pas encore lu) et les différentes scènes qui le composent. Surtout, on y retrouve les personnages tels qu’imaginés par Stephen King, dans toute leur complexité et leur richesse psychologique. Wendy est en effet loin d’être aussi passive et effacée que dans le film : elle atterrit à l’Overlook pour donner une seconde chance à son époux, et non par soumission comme dans la version de Kubrick. Cette différence de comportement se sent tout au long de la série, et aboutit à de profonds changements par rapport au film.
Mais le personnage qui oppose radicalement le film et la série est bien sûr Jack, que Kubrick a totalement remanié. Dans son adaptation, le personnage de Jack (joué par son homonyme Nicholson) est un véritable psychopathe, et ce dès les premières minutes de film : sa folie tyrannique se décèle déjà dans ses traits figés (ses sourcils en circonflexe, notamment), ses mimiques et ses rictus qui expriment une violence latente et mal dissimulée.
Tandis que la série, en adaptation fidèle du roman, dessine un portrait psychologique de Jack moins flamboyant mais d’une certaine façon plus réaliste. Jack (joué par Steven Weber) est un homme à la dérive, mari et père de famille aimant en proie à l’alcoolisme qu’il combat avec acharnement. Cet alcoolisme, c’est le talon d’Achille dans lequel Pâris plante sa flèche, c’est le levier que les fantômes de l’Overlook utilisent pour pousser Jack à attaquer sa famille. Là où Jack/Nicholson résiste peu, voire pas du tout, Jack/Weber lutte de toutes ses forces, par amour pour sa famille, contre l’influence néfaste de l’hôtel, amenant le spectateur à s’impliquer émotionnellement dans ce personnage. Ainsi, la série porte le même message édifiant sur l’alcoolisme que le roman, message fortement édulcoré dans l’œuvre de Kubrick.
Malgré certains effets spéciaux qui piquent un peu les yeux (comme les sculptures de buis qui prennent vie) et un emploi parfois assez classique des codes des ghost stories, la série nous emporte avec succès dans la descente aux enfers de la famille Torrance. La production réalisée par Mick Garris et chapeautée par Stephen King est une histoire d’horreur efficace qui comprend quelques scènes tout simplement terrifiantes. Néanmoins, sa filiation au roman est trop clairement affichée pour apporter un éclairage nouveau sur l’œuvre de l’écrivain.

Le film de Stanley Kubrick présente quant à lui, au premier abord, un scénario moins complexe. Mais c’est sa mise en scène, portée par le sens du détail et de la symbolique du réalisateur, qui en fait tout le charme. Là où la série est très explicative, le long-métrage suggère plutôt diverses grilles de lecture sans affirmer quoi que ce soit (un parti pris récurrent chez Kubrick, comme en atteste 2001 : l’odyssée de l’espace).
Dans cette version, le personnage de Jack est volontairement déshumanisé pour se rapprocher du minotaure de la mythologie grecque. Nicholson affecte à la perfection la brutalité de cet être mi-homme mi-taureau par son jeu alternant postures farouches et charges furieuses. L’analogie est bien sûr renforcée par le labyrinthe de buis (dont on trouve une reproduction miniature dans l’hôtel, pour en souligner l’effet) et par le dédale de pièces et de couloirs que forme l’Overlook lui-même.
Cette symbolique du labyrinthe est totalement absente du roman et fait partie des éléments inventés par Kubrick. Ce dernier a, par ce détail et bien d’autres, créé une adaptation surprenante et totalement personnelle du roman. Il s’est d’ailleurs si bien approprié l’œuvre d’origine que son créateur, Stephen King, ne l’a pas reconnue.
Mais, après tout, c’est le propre d’une œuvre d’art que d’éveiller le débat… et d’être revue et remaniée pour acquérir un jour, peut-être, le statut de mythe.
Un statut qui finit toujours par dépasser son ancre d’origine.

Vous l’aurez compris, le film et la série sont deux adaptations très dissemblables. Faut-il pour autant choisir l’un plutôt que l’autre ? Est-ce vraiment trahir Stephen King que d’apprécier le long-métrage ? Est-ce nier le statut de chef-d’œuvre qu’a acquis le film de Kubrick que de louer les qualités de la série ? Ou ne serait-il pas dommage de choisir un camp, quand chacune de ces deux adaptations a ses qualités propres ?


Note :
Si vous souhaitez découvrir d’autres pistes de lecture du film de Kubrick, je ne saurais trop vous conseiller de visionner Room 237. Ce documentaire non officiel réalisé par Rodney Ascher, et sorti en 2012 aux États-Unis, propose diverses interprétations du long-métrage. Certaines des théories qui y sont présentées paraissent tirées par les cheveux, et d’autres plutôt dignes d’intérêt, bien qu’elles n’aient jamais été validées par le réalisateur. À chacun de juger. Après tout, c’est le propre d’une œuvre d’art que d’éveiller le débat…

dimanche 10 mai 2015

Pourquoi j’ai mangé mon père 
de Roy Lewis (éditions Pocket)


Résumé :
Pas si simple la vie d’une famille de pithécanthropes ! Entre la malnutrition, les prédateurs et les aléas climatiques, l’espèce humaine a bien du mal à évoluer. Jusqu’au jour où le père d’Ernest découvre que le feu peut être apprivoisé… s’ensuit alors une course au progrès pleine de suspense et de rebondissements.
Bien loin d’Internet et des nouvelles technologies, redécouvrez un temps où le silex remplaçait nos ordinateurs, où les arbres étaient les seuls gratte-ciel et où les supermarchés ne fournissaient pas encore la nourriture à profusion.
Bienvenue dans le monde d’Ernest. Bienvenue au… pléistocène !


Critique (attention, spoilers) :
Un titre accrocheur pour un livre hors du commun, qui se trouve à la croisée du roman burlesque, du documentaire et de la fable.
Ernest, le narrateur, raconte comment sa famille, guidée par un patriarche progressiste et inventif, découvre successivement, entre autres avancées techniques et sociales, la domestication du feu pour chasser et faire cuire les aliments, l’art et les peintures rupestres, ou encore l’exogamie (pratique consistant à rechercher un partenaire en dehors de sa famille ou de son clan).
Vous l’aurez deviné, les tribulations de cette famille pithécanthropesque aux caractères affirmés et très différents les uns des autres donnent lieu à des scènes truculentes dont le lecteur est témoin, partagé entre le rire et l’attendrissement. Une grande partie de l’humour de ce roman naît du décalage entre l’époque préhistorique et les discours et les raisonnements volontairement anachroniques des personnages qui n’hésitent pas à faire référence à la Bible, ou à analyser leurs premiers pas d’humains comme s’ils disposaient du recul et des connaissances scientifiques des paléoanthropologues du xxe siècle.
Car, bien que n’étant pas un spécialiste de la préhistoire, Roy Lewis ne s’en est pas moins appuyé sur des recherches sérieuses pour élaborer son roman qu’il ponctue de scènes de la vie quotidienne particulièrement réalistes. D’ailleurs, à en croire Théodore Monod, l’explorateur et naturaliste français, Pourquoi j’ai mangé mon père est « l’ouvrage le plus documenté sur l’homme à ses origines ». Sans doute faut-il un peu relativiser aujourd’hui l’exactitude de toutes les données scientifiques contenues dans ce livre écrit en 1960. Et, bien sûr, faut-il également accepter l’artifice scénaristique établissant que les plus grandes découvertes de l’homme préhistorique sont faites par une seule et même famille en l’espace de seulement deux générations. N’oublions pas en outre que Pourquoi j’ai mangé mon père, en dépit de sa nature documentaire, est avant tout un roman, et que les blancs laissés par l’histoire, ou, en l’occurrence, par la préhistoire, sont comblés par l’écrivain au moyen de son imagination.
Et, de l’imagination, Roy Lewis n’en manquait pas, lui qui a transformé le récit de l’évolution de l’espèce humaine en fable poussant à s’interroger sur la position de l’homme face au progrès. En effet, de nombreux détails du livre entrent en résonance avec des sujets modernes pour les années 60, et malheureusement toujours d’actualité au xxie siècle. Ainsi, la maîtrise progressive du feu fait indéniablement référence à l’exploitation de l’énergie atomique, et ses accidents de parcours, dont l’incendie de la forêt qui détruit la faune et la flore sur des kilomètres à la ronde, préfigurent les catastrophes nucléaires qui marqueront cruellement notre époque. Il en va de même pour les immigrants d’Afrique et les Néandertaliens qui peuplent la Palestine et ne cessent de se battre sans raison apparente (du moins d’un point de vue extérieur) tout en s’appariant de temps en temps. Le renvoi au conflit israélo-palestinien est transparent.
Mais comment résumer ce livre en quelques lignes tant les pistes de réflexion y sont nombreuses ? Pourquoi j’ai mangé mon père fait probablement partie de ces romans que vous pouvez lire et relire en découvrant à chaque lecture quelque chose de neuf, un nouveau sentier à explorer jusque-là caché par les voies innombrables que l’auteur emprunte. Et pourtant il est court, il est drôle, son style est simple mais relevé d’un vocabulaire riche et recherché… Alors profitez-en, vous pouvez consommer ce livre sans modération ! 

Note :
Bien que Jamel Debbouze se soit inspiré du roman de Roy Lewis pour créer son film d’animation Pourquoi j’ai pas mangé mon père, ce dernier est une adaptation très libre qui n’a pas grand-chose à voir avec le livre (presque) éponyme. D’ailleurs, en ajoutant la négation au titre, Jamel affiche clairement sa volonté de s’éloigner de la trame de l’écrivain pour signer sa propre comédie, au demeurant fort sympathique.

mercredi 29 avril 2015

Laissons la parole à...

Jonathan Bousmar

(illustrateur indépendant)


Né en 1981 à Bruxelles, Jonathan Bousmar a suivi des études à l’École de recherche graphique de Bruxelles (ERG). Il n’y a qu’à l’observer dessiner pour tuer le temps sur les salons, comme au Salon du livre de Paris sur le stand d’Alzabane (éditeur spécialisé en littérature pour la jeunesse), pour comprendre que cet illustrateur belge a de l’or dans les doigts, dans son crayon, sa plume et son pinceau !
Après s’être consacré pendant quelques années au métier d’illustrateur, Jonathan, aujourd’hui père de famille, continue d’inventer des personnages grotesques et loufoques tout en enseignant la technologie aux élèves de l’Institut de La Providence de Woluwe-Saint-Lambert à Bruxelles.


Comment te définirais-tu en trois dates clés ?
J’ai terminé mes études en 2007, après avoir obtenu ma licence d’art visuel à l’ERG ainsi que mon agrégation, c’est-à-dire, en Belgique, un certificat d’aptitude pédagogique pour devenir professeur de lycée. J’ai alors pu commencer divers projets personnels et professionnels.
En 2009, les éditions Alzabane m’ont proposé mon premier projet d’illustration pour un éditeur. Il s’agissait des Maîtres parleurs, de Jean-Sébastien Blanck. Ce fut le premier d’une longue série puisque j’ai illustré à ce jour cinq romans pour Alzabane : Chronique du bon roi Philibert (2009), Des étonnantes aventures de Renart et de son compère Ysengrin (2010), Le lion qui ne savait pas chasser (mais qui devint roi) (2011) et L’Histoire des admirables Don Quichotte et Sancho Pança (2014).
Et puis en 2012 est arrivé… mon fils, sonnant le glas de toutes mes ambitions artistiques. Pour le moment…

Quelle est ta vision du métier d’illustrateur ?
C’est un métier formidable. C’est passionnant de mettre en images ses idées, de laisser parler son imagination. Malheureusement, c’est un travail souvent solitaire.


Combien d’heures par semaine passes-tu à dessiner ?
Avant, je ne comptais pas mes heures. Pour un livre, je passais 10 à 12 heures par jour, 7 jours sur 7, à dessiner ou à me documenter. Et, ça, sur une période de 3 mois. À présent, je ne consacre plus au dessin qu’une demi-heure le soir.

Tu as illustré plusieurs romans des éditions Alzabane. Quelles sont tes autres collaborations ?
J’ai travaillé sur divers projets, très variés : j’ai réalisé des illustrations pour l’animation et des cartes postales, j’ai conçu des logos, des images publicitaires pour des enseignes d’entreprise… J’ai même créé des motifs de tapis pour la société Didden & C°.

Comment travailles-tu ? Le processus de création est-il le même d’un éditeur à un autre ?
Alzabane est le seul éditeur pour lequel je travaille, donc je ne sais pas vraiment comment fonctionnent les autres. Pour ma part, j’essaie de coller au plus près de l’idée de l’éditeur ou du commanditaire. Ensuite, j’apporte ma valeur ajoutée en laissant parler mon imagination.

Tes illustrations semblent lorgner du côté des œuvres des peintres flamands, tels Bruegel l’Ancien et Jérôme Bosch, et s’accommodent parfois d’une pointe de steampunk. Est-ce que tu approuverais cette filiation ?
Tout à fait. Je m’inspire également du street art, des jeux vidéo, ou encore des films d’horreur pour certains dessins. Je suis influencé par tout ce qui m’entoure… les gens que je rencontre, les paysages, mon environnement immédiat*… Pour les artistes, je suis en effet surtout influencé par les classiques : Pieter Bruegel, Jérôme Bosch, Gustave Doré, Honoré Daumier…


Quels sont tes projets d’illustration à venir ?
Les éditions Alzabane m’ont proposé deux autres projets : l’illustration d’une adaptation de Pinocchio et une collaboration sur un autre roman dont je ne connais pas encore le titre.

Y a-t-il un genre ou un support que tu aimerais illustrer et auquel tu n’as pas encore eu l’occasion de te consacrer ?
Les objets en 3D. J’aimerais voir mes personnages sous forme de maquette et créer des univers en diorama. Mais cela demande du temps et de la patience. J’ai la patience, mais pas le temps.


Propos recueillis par Troglodyte onirique

Pour en savoir plus sur le travail de Jonathan, nhésitez pas à lui rendre visite sur son site internet : http://www.jonathanbousmar.be/

_________________________

* Lorsque j’ai rencontré Jonathan en dédicace sur le Salon du livre de Paris, au Parc des expositions de la Porte de Versailles, il était en train de dessiner de curieux personnages naviguant dans les airs. Je lui ai demandé d’où lui était venue l’idée. Et savez-vous ce qu’il m’a répondu ? Des toilettes ! Dans les toilettes du Salon, les murs étaient ornés de nuages et de personnages qui planent. Comme quoi, l’inspiration peut vraiment frapper partout…

dimanche 22 février 2015

Laissons la parole à...

Olivier Portejoie, des éditions Le Grimoire
(directeur de la collection « Mille Saisons »)



Comment définiriez-vous votre maison d’édition en trois dates clés ?
Voilà une idée intéressante ! Je ne pense pas que je puisse définir les éditions Le Grimoire en seulement trois dates clés. L’histoire du Grimoire est à l’image de ces châteaux qui se sont construits sur plusieurs siècles en fonction des besoins de leurs occupants. J’en possède quelques clés, qui mènent jusqu’à la pièce secrète où le Grimoire est conservé. C’est un voyage dans le temps et dans l’espace… Suivez-moi !

1992-1993

Un peu partout dans le royaume, les forces vives de la jeunesse se regroupent. Gueux, chevaliers, mages, voleurs et assassins se rencontrent autour du jeu et des littératures de l’imaginaire. Alors que certains dignitaires voient en ces loisirs la décadence annoncée de la civilisation, nos trublions revendiquent une société différente, où le jeu est le moteur de l’apprentissage et le plaisir d’être ensemble le ciment de cette société.
Ainsi naît la fédération Parallèles, qui regroupe au fil des années sept clubs de jeux de rôle (JDR) et de jeux de rôle grandeur nature (GN) du Grand Ouest, d’Orléans à Bordeaux, en passant par Poitiers, Cholet, La Rochelle… Au sein de Parallèles se trouvent votre serviteur et l’intrépide Sébastien Boudaud.
Sébastien vient de créer le fameux fanzine Le Grimoire. Quant à moi, j’ai créé la revue Sens Fiction peu de temps avant. Notre collaboration aurait pu se concrétiser à ce moment-là, mais nous nous consacrons alors, l’un et l’autre, à la fédération.

1994-2000

Diplômé d’une école supérieure d’informatique à Nantes, Sébastien développe et diversifie l’activité des éditions Le Grimoire. En effet, le fanzine dédié jusqu’ici à Warhammer est devenu une véritable maison d’édition et ouvre son site internet dès 1995, site qui deviendra www.legrimoire.net en 1998. Le Grimoire publie des titres de JDR et des suppléments (qui feront sa réputation d’éditeur remarquable) comme Le Manuel des Joueurs et Arcanes Magiques pour Warhammer, Le Mootland, Sartosa, la cité des pirates (qui réunit plus de trente auteurs !) ou encore Le Grimoire du Chaos illustré par de grands artistes et des fans de l’univers Warhammer… Les éditions Le Grimoire sont alors présentes dans une centaine de points de vente.
Pour ma part, après avoir séjourné dans un célèbre squat toulousain (celui qui a vu se former le groupe Zebda), j’expose mes tableaux à l’atelier Art et Création, à Surgères. Mais ma rencontre avec la célèbre peintre Véronique Adrien scellera à jamais mes ambitions. Jean Rouch, l’ethnologue et réalisateur, m’incite ensuite à monter à Paris après avoir vu, lors d’un festival qu’il préside, le court-métrage, L’Ô de là, que j’ai conçu et réalisé à Angers. Après un court passage à l’école des Ponts et Chaussées lors d’une consultation pour le musée des Travaux publics, je suis les cours d’anthropologie visuelle qu’Annie Comolli donne à l’École pratique des hautes études (EPHE), et ceux de Jean Rouch au musée de l’Homme.

2001-2011

Chacun de son côté, Sébastien et moi avons gagné Paris, sans savoir que nos chemins se recroiseraient bien des années plus tard.
Fan de jeux de plateau, Sébastien se souvient de parties captivantes d’Axis & Allies et de Civilization. Pendant plusieurs années, il joue également à des jeux vidéo et organise des LAN (parties où les joueurs jouent ensemble en réseau local, par exemple dans la même pièce). Au programme : Duke Nukem, Doom, World of Warcraft, StarCraft… Les « Livres dont vous êtes le héros » : Loup Solitaire rejoignent donc tout naturellement le catalogue du Grimoire en 2006 qui s’oriente vers la publication de jeux de rôle sous licence, à l’instar du Loup Solitaire (www.loup-solitaire.fr), mais aussi vers la création de jeux de rôle originaux tels que Manga BoyZ (www.manga-boyz.com).
En 2008, Le Grimoire passe un accord avec Makassar diffusion pour être représenté dans près de 2 000 librairies spécialisées en France, en Suisse et en Belgique. Par cette action, l’objectif que poursuit Sébastien est de démocratiser le jeu de rôle via des univers davantage tournés vers le grand public et connus de lui.

2012-2013

Le chemin de Sébastien rejoint finalement le mien en 2012. En effet, après bien des années, Sébastien et moi nous retrouvons par hasard sur un salon à Issy-les-Moulineaux. Nous découvrons alors que nous avons tous les deux gardé la passion de nos débuts.
C’est un véritable déclic. Nous décidons de nous lancer ensemble dans un projet d’édition plus vaste. Le rachat des éditions Mille Saisons en 2013 nous fédère sur un projet de création et de développement artistique commun, Mille Saisons devenant une collection de romans fantastiques et de fantasy du Grimoire.
Les projets fleurissent… la maison d’édition devient ainsi un château d’édition.

Parlez-nous un peu de votre production éditoriale.
J’ai toujours voulu dresser un pont entre les deux fleuves de l’imaginaire. Les productions du JDR et celles des littératures de l’imaginaire sont parallèles : elles suivent des cours similaires mais se rencontrent rarement. C’était d’ailleurs l’un des buts de ma revue, Sens Fiction, que de permettre les échanges entre les deux communautés, la communauté des rôlistes et celle des lecteurs d’imaginaire. Grâce à leur production de livres de jeux de rôle et à la collection « Mille Saisons », les éditions Le Grimoire permettent aujourd’hui à ces communautés de se rencontrer autour de la lecture et du jeu.
Des économistes pourraient vous expliquer tout cela en utilisant les termes de « marché », de « niche culturelle », ou autres. La vérité est plus simple et plus pragmatique : nous désirons faire vivre la culture de l’imaginaire.
Nous voulons construire d’autres ponts, d’autres routes ; explorer les fleuves de l’imaginaire, maintenant réunis, et partager le fruit de nos découvertes avec ceux qui, comme nous, ont besoin de bâtir leurs rêves.
Nous avons encore de nombreux projets en tête, mais nous sommes fiers du chemin parcouru. À présent, les romans « Mille Saisons » bénéficient des avantages d’une diffusion élargie (ils sont présents dans plus de 4 000 librairies), grâce à un accord commercial avec le CED et Daudin distribution. Des artistes reconnus illustrent les couvertures de nos romans comme Adrian Smith, qui a notamment collaboré avec Games Workshop et Black Library. Sébastien et moi apportons enfin un soin particulier à la mise en pages des textes, à la qualité des papiers utilisés et à la reliure des ouvrages, pour offrir à nos lecteurs des livres agréables à toucher et à regarder.

Vous avez récemment créé le prix Mille Saisons, dont la première édition se déroule en ce moment. Pouvez-vous nous présenter ce nouveau projet ?
Reprendre une maison d’édition ne consiste pas simplement à reprendre son catalogue. Par l’intégration de « Mille Saisons » à leur structure, les éditions Le Grimoire ont mis en place une nouvelle ligne éditoriale, dont le prix Mille Saisons est la clé de voûte.
Le comité du prix a sélectionné une vingtaine de nouvelles qui seront publiées dans l’anthologie La Cour des miracles. Les lecteurs de cette anthologie pourront ensuite voter sur Internet pour la nouvelle de leur choix, grâce à un code-clé à usage unique qui sera présent dans chaque exemplaire de La Cour des miracles. La nouvelle qui recueillera le plus de votes obtiendra le prix Mille Saisons. Son auteur recevra la somme de 500 euros et les éditions Le Grimoire s’engageront, par un contrat d’auteur à compte d’éditeur, à collaborer avec lui sur l’écriture d’un roman. Au niveau créatif, l’heureux auteur sera bien sûr totalement libre. La seule condition qu’on lui imposera est de faire se dérouler son intrigue dans l’univers de la nouvelle primée.
Parallèlement, les lecteurs pourront aussi voter pour l’illustrateur du roman. Des élèves de l’école d’enseignement supérieur Jean-Trubert (établissement formant les dessinateurs aux métiers de l’image) ont réalisé des illustrations pour chaque nouvelle qui feront également l’objet d’un vote.

Il s’agit donc d’un prix littéraire interactif ?
En effet. Notre objectif est que le lecteur participe au processus créatif, qu’il ait un rôle de décideur en choisissant les futures publications de la collection. Nombreux sont ceux de ma génération qui ont découvert le jeu de rôle ou les littératures de l’imaginaire par le biais des « Livres dont vous êtes le héros ». Notre maison d’édition s’inscrit dans la même perspective que ces romans. Le prix Mille Saisons a été conçu pour donner au lecteur le pouvoir de décider, de s’engager avec nous à travers la collection.
Pour nous aussi, le héros, c’est le lecteur !

Qui compose le comité de lecture du prix Mille Saisons ?
Notre comité de lecture est composé de lecteurs, de libraires, d’imprimeurs, de journalistes et de professionnels de la communication. Vous pouvez d’ailleurs les découvrir et suivre chaque phase de déroulement du prix sur notre site www.millesaisons.fr.

L’appel à textes s’est clôturé pendant la 3e édition du Salon fantastique (Paris), le 31 octobre 2014. Où en êtes-vous de ce projet ? Quand l’anthologie doit-elle paraître ?
La composition du recueil La Cour des miracles a été dévoilée sur notre site internet en janvier 2015. L’anthologie est en cours de mise en pages et paraîtra à l’occasion du Salon du livre de Paris qui aura lieu du 20 au 23 mars 2015.
Nous publierons également à cette période L’Archipel des Nuées, un premier roman d’Éric Nieudan.

Propos recueillis par Troglodyte onirique

dimanche 23 novembre 2014

Le Tour d’écrou
de Henry James (éditions Flammarion)

Résumé :
Par une sombre soirée d’hiver, quelques gentilshommes se rassemblent pour partager des histoires étranges et sinistres. L’un d’eux, Douglas, évoque, plusieurs décennies après les faits, la terrifiante aventure qu’a vécue dans sa jeunesse une institutrice. Devant ce petit cercle intime, il lit le récit écrit de la main même de l’enseignante qui, à l’âge de 20 ans, fut engagée pour instruire, dans une jolie demeure de campagne, deux enfants, frère et sœur, aussi brillants qu’adorables. Mais dans ce cadre idyllique étaient terrés de terribles secrets qui ont à jamais changé la vie de la préceptrice.
Si une aventure morbide survient à un enfant plutôt qu’à un adulte, cela donne un tour de vis au frisson. Mais si une aventure morbide survient à deux enfants plutôt qu’à un adulte, cela ne donnerait-il pas un tour supplémentaire ?


Critique (attention, spoilers) :
Chaudement recommandé par Stephen King qui loue « son style élégant et posé, sa logique psychologique irréprochable (1) », Le Tour d’écrou est une ghost story oppressante qui s’écarte des récits du genre par son écriture intimiste et le développement psychologique du personnage principal. Mais c’est aussi un huis clos au charme suranné qui démarre très lentement et dont le style, formé de phrases longues et parfois alambiquées, est assez ardu pour le lecteur moderne, qui n’est plus vraiment habitué à ces tournures d’un ancien temps.
Le Tour d’écrou se construit autour d’une montée en pression progressive, rythmée par des apparitions spectrales, les anciens instructeurs des enfants, qui poussent la narratrice (qui est apparemment seule à les voir) à s’interroger et à exhumer les secrets de la maisonnée avec l’aide craintive d’une intendante, Mrs Grose.
Fans de gore, passez votre chemin. Dans cette nouvelle publiée pour la première fois en 1898, aucune scène n’est visuellement insoutenable, grossière ou vulgaire. Le mal qui rôde dans la vieille bâtisse n’est jamais clairement défini et reste à la lisière de la perception. À tel point que l’on se demande si les fantômes décrits par la narratrice sont bien réels, ou s’ils ne sont que le fruit de son imagination morbide et romanesque.
D’ailleurs, que font-ils exactement, ces fantômes ? Pas grand-chose en réalité. Ils ne font qu’être là et observer. Mais le poids de leur regard exacerbe le trouble de la narratrice jusqu’à l’hystérie. La préceptrice se met alors elle-même à examiner la maisonnée, le parc, la tour, à scruter les deux enfants dont elle a la charge pour déterminer s’ils voient aussi, comme elle le pense, les deux âmes corruptrices, ce qu’elle cherche à leur faire avouer avec une insistance obsessionnelle sans jamais mettre un mot sur ses pires craintes. Ainsi, les mystères et les non-dits, les ellipses et les sous-entendus, les craintes associées à la certitude que quelque chose d’horrible se passe dans cette demeure, provoquent une atmosphère étouffante et aggravent la situation. Pour les personnages, mais aussi pour le lecteur qui se trouve pris dans l’engrenage et qui voit l’écrou se resserrer pendant que ses méninges tournent à plein régime.
Le récit étant raconté par l’institutrice elle-même qui ne met jamais en doute la réalité des apparitions, il est difficile de se détacher de son explication surnaturelle. Pourtant, les interprétations sont plurielles. De nombreuses analyses ont été avancées. Pour les critiques qui penchent du côté de la folie, la mort finale du petit garçon est assez énigmatique : est-ce la peur qui tue Miles ? est-ce la pression physique de l’enseignante qui, pour cacher les fantômes à sa vue, le serre convulsivement contre elle à l’étouffer littéralement ? ou bien encore, s’agit-il d’une mort métaphorique – entendons par là que l’« étreinte » évoquée par la narratrice cache en réalité un enlacement charnel ? Ainsi, l’instructrice aurait dépucelé l’enfant, dont la mort ne serait qu’une petite mort, et sa folie hallucinatoire ne serait due qu’au refoulement de son désir pédophile… Cependant, si ses deux protégés n’ont pas été corrompus par leurs précédents instructeurs, comme l’affirme la narratrice, comment expliquer le comportement ambigu des enfants ? Pour quelle raison le garçon s’est-il fait renvoyer du collège ? Pourquoi vole-t-il une lettre ? Pourquoi s’aventure-t-il dehors, en pleine nuit, à l’insu de sa préceptrice ? De nombreuses questions restent en suspens à la fin du récit auxquelles on peut apporter des réponses plus nombreuses encore.
Mais pourquoi une telle controverse agite les critiques ? Parce que James a laissé des blancs dans son œuvre et confie au lecteur le soin de les remplir selon ses propres peurs, ses propres fantasmes.
La frustration est donc grande de ne pouvoir découvrir une seule et même réponse. Une réponse en bloc salvatrice pour le lecteur, nécessaire au repos de son esprit. Mais n’est-ce pas là ce qu’on attend des meilleures histoires d’horreur : qu’elles nous laissent un frisson indéfinissable même après avoir tourné la dernière page et posé le livre sur la table ?

Note :
Le Tour d’écrou de Henry James a connu de nombreuses adaptations télévisées et cinématographiques. Pour prolonger votre lecture, vous pouvez également écouter la version radiophonique créée par Jean Pavans adaptée de sa propre traduction, disponible sur le site internet de France culture : http://www.franceculture.fr/emission-fictions-droles-de-drames-le-tour-d-ecrou-2014-06-07.
Version abrégée de la nouvelle de Henry James, elle lui reste très fidèle. Néanmoins, elle semble favoriser l’interprétation de la folie hallucinatoire du fait que l’auditeur, au lieu de lire les dialogues rapportés par la narratrice, entend directement parler la préceptrice dont le ton trahit son hystérie grandissante. Ainsi, l’auditeur gagne une certaine objectivité puisqu’il détient un regard plus extérieur. Il n’est plus prisonnier des mots choisis par la narratrice, trop impliquée : il peut aussi se laisser guider par sa propre perception.

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(1) Stephen King, Anatomie de l’horreur – 1, Paris, J’ai lu, 2008, p. 86-87.
John Wick 
film réalisé par David Leitch et Chad Stahelski

Résumé :
John Wick vient de perdre sa femme des suites d’un cancer. Alors qu’il se morfond chez lui, un livreur lui remet un chiot, Daisy, accompagné d’un message. Il s’agit des dernières dispositions prises par son épouse avant de mourir, pour ne pas le laisser seul avec son chagrin. Une lueur d’espoir au bout du tunnel sombre creusé par la maladie.
Malheureusement, deux nuits plus tard, le fils d’un ponte de la mafia locale, Iosef Tarasov, le passe à tabac, lui vole sa voiture (une Mustang 69), et tue son chien. John Wick décide alors de reprendre du service. Et les bas-fonds de la ville s’agitent, se préparant au pire. Car John Wick, que l’on surnommait « Baba Yaga » avant sa retraite anticipée, était le tueur à gages le plus redouté de sa catégorie…


Critique (attention, spoilers) :
En dépit d’une trame assez peu originale (un redoutable tueur raccroche pour une femme et se venge impitoyablement après sa mort), David Leitch et Chad Stahelski signent ici un film d’action survitaminé qui fait du bien au moral et exploite avec humour les codes du genre. La bande-son enlevée soutient d’ailleurs efficacement le ton ironique du film (je pense notamment au bruit amplifié des pas de John Wick lorsque celui-ci apparaît en contre-plongée dans les escaliers, clin d’œil aux films d’horreur – Attention les enfants, Baba Yaga arrive…).
Certes, la première réalisation des deux anciens cascadeurs n’échappe pas au stéréotype du héros tout-puissant et, comme souvent dans ce genre de films, on ne comprend pas bien : 1) pourquoi il ne se défend pas davantage lorsque Iosef Tarasov et ses sbires l’attaquent chez lui et maltraitent son chiot ; et 2) pourquoi les méchants ne tuent pas rapidement John Wick quand ils en ont l’occasion (pour ne citer qu’un exemple, lorsque notre justicier impitoyable est fait prisonnier par le père de Iosef et que ce dernier discute tranquillement avec lui au lieu de lui tirer une balle en pleine tête…). Bien sûr, on peut alléguer, pour le petit 1), que John Wick est trop surpris, lui qui n’a pas fait couler le sang après quatre ans d’abstinence due à son mariage, et, pour le petit 2), que les méchants ont trop de respect pour le légendaire John Wick – qui force leur admiration – pour le tuer quand la situation le rend vulnérable. Mais ces justifications ne satisferont que les fans purs et durs, je le crains.
Nonobstant, porté par un manichéisme parfaitement assumé, John Wick est tout simplement jouissif. À la fin du film, justice est faite ! D’ailleurs, les méchants sont de tels salopards que vous adorerez les détester. Quant à Keanu Reeves, il est fidèle à lui-même dans ce rôle de vengeur sauvage et désabusé.
Autre point intéressant : loin des scènes spectaculaires de Matrix devenues un peu trop présentes aujourd’hui dans les films d’action, le long-métrage de David Leitch et Chad Stahelski marque le retour d’un style de combat épuré, plus réaliste, où chaque coup est mortel et la survie dans l’économie. Exit, donc, les combats au corps-à-corps qui durent des heures. Et, quand les adversaires s’empoignent à bras-le-corps, ils ne s’envoient pas voler à dix mètres du sol. Les lois de la gravité sont respectées et on y croit d’autant plus.
Enfin, les cœurs tendres ne seront pas insensibles à la symbolique du chiot. Car, si l’étincelle d’espoir s’éteint dans l’introduction avec la mort de la frêle Daisy, elle se rallume dans la dernière scène avec l’adoption d’un nouveau chiot, né pour devenir un molosse, celui-là. Ainsi, John Wick rend hommage à sa femme tout en se réconciliant avec sa nature sauvage qu’il avait abandonnée aux côtés de sa douce épouse, s’ouvrant à une troisième existence, sans doute plus en adéquation avec son véritable tempérament.
C’est sûr, John Wick ne révolutionne pas le genre. Mais il fait très plaisir à voir après une dure journée de boulot où vous avez l’impression que la Terre entière vous en veut : John Wick se défoule et vous avec !
Alors, que demander de plus ?

vendredi 17 octobre 2014

La guerre de Troie n’aura pas lieu
de Jean Giraudoux (éditions Larousse)


Résumé :
En enlevant Hélène aux Grecs, Pâris amène le conflit aux portes de Troie. Son frère, Hector, revenu de campagne, las de la guerre, veut l’obliger à mettre un terme à son aventure amoureuse en rendant la femme de Ménélas à son époux. Mais Pâris n’est pas le seul à refuser de se séparer de la belle Hélène…


Critique (attention, spoilers) :
Nous connaissons tous la chute de Troie. Reprenant les grandes lignes de la tragédie antique, Jean Giraudoux a choisi de n’aborder, dans cette pièce de théâtre écrite en 1935, que les prémices de la guerre entre Grecs et Troyens, à un temps où elle peut encore être évitée. Encore faut-il que ce soit possible, car le Destin implacable veille à ce que ses projets se réalisent en dépit de toutes les tentatives de paix…
En réalité, La guerre de Troie n’aura pas lieu ne parle pas de la guerre de Troie. Ou, plus exactement, Giraudoux utilise ce mythe grec pour parler de la guerre en général et faire écho, en particulier, à la situation européenne au cours des quelques années précédant la Seconde Guerre mondiale, alors que le conflit avance à grands pas, au su de tous, sans que personne n’ose intervenir.
Malgré la menace qui pèse sur les personnages, malgré ce sombre parallèle, Jean Giraudoux parvient à faire de cette tragédie une comédie fine et parfois osée en jouant sur différents ressorts propres au théâtre (le comique de situation, le comique de gestes et celui de mots), mais aussi la parodie, les anachronismes,… jusqu’au couperet final de la déclaration de guerre.
Mais ne nous y trompons pas. Sous la forme plaisante, le fond est grave, voire cynique, et les scènes burlesques soutiennent l’attention du spectateur tout en soulignant les moments sombres. Car dans cette réécriture moderne du mythe, deux camps s’affrontent : ceux qui veulent la paix (dont se réclame Jean Giraudoux) et ceux, plus véhéments encore, qui veulent la guerre. Puis il y a Hélène, distante, aux motivations un peu troubles. Et enfin le Destin.
La fatalité inhérente à la tragédie est dans chaque personnage. Elle est dans Cassandre qui voit l’avenir se profiler sans pouvoir lui faire changer sa course. Elle est dans Hector qui « gagne chaque combat. Mais de chaque victoire l’enjeu s’envole » (acte II, scène 11). Dans Hélène, qui paraît insensible et superficielle au premier abord, et qui révèle ensuite un raisonnement singulier mais empli d’une logique implacable sous ses atours mystérieux. Ou encore dans Ulysse au verbe clair et pénétrant, dont la ruse et le talent ne suffiront pas à convaincre les Grecs de préserver la paix.
« La guerre de Troie n’aura pas lieu », lance Andromaque à Cassandre à l’ouverture du rideau.
« La guerre de Troie n’aura pas lieu », soutient Hector tout au long de la pièce.
Mais le Destin dépasse la volonté des hommes. La guerre de Troie aura lieu, bel et bien. La Seconde Guerre mondiale aussi.