Bienvenue sur ces rivages oniriques !

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Rivages oniriques est un blog consacré aux cultures de l’Imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction) et aux cultures de genre (historique, thriller, épouvante…).

Vous y trouverez donc de nombreuses chroniques littéraires, mais aussi des critiques de films, de séries télévisées, d’expositions… et bien d’autres choses encore, toutes liées, de près ou de loin, à ces genres qui nous font rêver, vibrer, cauchemarder, et nous aventurer loin du territoire familier de notre quotidien.

Nous espérons que vous serez nombreux à nous rendre visite.

Et, surtout, n’hésitez pas à laisser une trace de votre passage, à donner vous-mêmes vos avis ou vos conseils de lecture, de visionnage, d’écoute ou d’incursion…

Très bonne visite !

mercredi 29 avril 2015

Laissons la parole à...

Jonathan Bousmar

(illustrateur indépendant)


Né en 1981 à Bruxelles, Jonathan Bousmar a suivi des études à l’École de recherche graphique de Bruxelles (ERG). Il n’y a qu’à l’observer dessiner pour tuer le temps sur les salons, comme au Salon du livre de Paris sur le stand d’Alzabane (éditeur spécialisé en littérature pour la jeunesse), pour comprendre que cet illustrateur belge a de l’or dans les doigts, dans son crayon, sa plume et son pinceau !
Après s’être consacré pendant quelques années au métier d’illustrateur, Jonathan, aujourd’hui père de famille, continue d’inventer des personnages grotesques et loufoques tout en enseignant la technologie aux élèves de l’Institut de La Providence de Woluwe-Saint-Lambert à Bruxelles.


Comment te définirais-tu en trois dates clés ?
J’ai terminé mes études en 2007, après avoir obtenu ma licence d’art visuel à l’ERG ainsi que mon agrégation, c’est-à-dire, en Belgique, un certificat d’aptitude pédagogique pour devenir professeur de lycée. J’ai alors pu commencer divers projets personnels et professionnels.
En 2009, les éditions Alzabane m’ont proposé mon premier projet d’illustration pour un éditeur. Il s’agissait des Maîtres parleurs, de Jean-Sébastien Blanck. Ce fut le premier d’une longue série puisque j’ai illustré à ce jour cinq romans pour Alzabane : Chronique du bon roi Philibert (2009), Des étonnantes aventures de Renart et de son compère Ysengrin (2010), Le lion qui ne savait pas chasser (mais qui devint roi) (2011) et L’Histoire des admirables Don Quichotte et Sancho Pança (2014).
Et puis en 2012 est arrivé… mon fils, sonnant le glas de toutes mes ambitions artistiques. Pour le moment…

Quelle est ta vision du métier d’illustrateur ?
C’est un métier formidable. C’est passionnant de mettre en images ses idées, de laisser parler son imagination. Malheureusement, c’est un travail souvent solitaire.


Combien d’heures par semaine passes-tu à dessiner ?
Avant, je ne comptais pas mes heures. Pour un livre, je passais 10 à 12 heures par jour, 7 jours sur 7, à dessiner ou à me documenter. Et, ça, sur une période de 3 mois. À présent, je ne consacre plus au dessin qu’une demi-heure le soir.

Tu as illustré plusieurs romans des éditions Alzabane. Quelles sont tes autres collaborations ?
J’ai travaillé sur divers projets, très variés : j’ai réalisé des illustrations pour l’animation et des cartes postales, j’ai conçu des logos, des images publicitaires pour des enseignes d’entreprise… J’ai même créé des motifs de tapis pour la société Didden & C°.

Comment travailles-tu ? Le processus de création est-il le même d’un éditeur à un autre ?
Alzabane est le seul éditeur pour lequel je travaille, donc je ne sais pas vraiment comment fonctionnent les autres. Pour ma part, j’essaie de coller au plus près de l’idée de l’éditeur ou du commanditaire. Ensuite, j’apporte ma valeur ajoutée en laissant parler mon imagination.

Tes illustrations semblent lorgner du côté des œuvres des peintres flamands, tels Bruegel l’Ancien et Jérôme Bosch, et s’accommodent parfois d’une pointe de steampunk. Est-ce que tu approuverais cette filiation ?
Tout à fait. Je m’inspire également du street art, des jeux vidéo, ou encore des films d’horreur pour certains dessins. Je suis influencé par tout ce qui m’entoure… les gens que je rencontre, les paysages, mon environnement immédiat*… Pour les artistes, je suis en effet surtout influencé par les classiques : Pieter Bruegel, Jérôme Bosch, Gustave Doré, Honoré Daumier…


Quels sont tes projets d’illustration à venir ?
Les éditions Alzabane m’ont proposé deux autres projets : l’illustration d’une adaptation de Pinocchio et une collaboration sur un autre roman dont je ne connais pas encore le titre.

Y a-t-il un genre ou un support que tu aimerais illustrer et auquel tu n’as pas encore eu l’occasion de te consacrer ?
Les objets en 3D. J’aimerais voir mes personnages sous forme de maquette et créer des univers en diorama. Mais cela demande du temps et de la patience. J’ai la patience, mais pas le temps.


Propos recueillis par Troglodyte onirique

Pour en savoir plus sur le travail de Jonathan, nhésitez pas à lui rendre visite sur son site internet : http://www.jonathanbousmar.be/

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* Lorsque j’ai rencontré Jonathan en dédicace sur le Salon du livre de Paris, au Parc des expositions de la Porte de Versailles, il était en train de dessiner de curieux personnages naviguant dans les airs. Je lui ai demandé d’où lui était venue l’idée. Et savez-vous ce qu’il m’a répondu ? Des toilettes ! Dans les toilettes du Salon, les murs étaient ornés de nuages et de personnages qui planent. Comme quoi, l’inspiration peut vraiment frapper partout…

dimanche 22 février 2015

Laissons la parole à...

Olivier Portejoie, des éditions Le Grimoire
(directeur de la collection « Mille Saisons »)



Comment définiriez-vous votre maison d’édition en trois dates clés ?
Voilà une idée intéressante ! Je ne pense pas que je puisse définir les éditions Le Grimoire en seulement trois dates clés. L’histoire du Grimoire est à l’image de ces châteaux qui se sont construits sur plusieurs siècles en fonction des besoins de leurs occupants. J’en possède quelques clés, qui mènent jusqu’à la pièce secrète où le Grimoire est conservé. C’est un voyage dans le temps et dans l’espace… Suivez-moi !

1992-1993

Un peu partout dans le royaume, les forces vives de la jeunesse se regroupent. Gueux, chevaliers, mages, voleurs et assassins se rencontrent autour du jeu et des littératures de l’imaginaire. Alors que certains dignitaires voient en ces loisirs la décadence annoncée de la civilisation, nos trublions revendiquent une société différente, où le jeu est le moteur de l’apprentissage et le plaisir d’être ensemble le ciment de cette société.
Ainsi naît la fédération Parallèles, qui regroupe au fil des années sept clubs de jeux de rôle (JDR) et de jeux de rôle grandeur nature (GN) du Grand Ouest, d’Orléans à Bordeaux, en passant par Poitiers, Cholet, La Rochelle… Au sein de Parallèles se trouvent votre serviteur et l’intrépide Sébastien Boudaud.
Sébastien vient de créer le fameux fanzine Le Grimoire. Quant à moi, j’ai créé la revue Sens Fiction peu de temps avant. Notre collaboration aurait pu se concrétiser à ce moment-là, mais nous nous consacrons alors, l’un et l’autre, à la fédération.

1994-2000

Diplômé d’une école supérieure d’informatique à Nantes, Sébastien développe et diversifie l’activité des éditions Le Grimoire. En effet, le fanzine dédié jusqu’ici à Warhammer est devenu une véritable maison d’édition et ouvre son site internet dès 1995, site qui deviendra www.legrimoire.net en 1998. Le Grimoire publie des titres de JDR et des suppléments (qui feront sa réputation d’éditeur remarquable) comme Le Manuel des Joueurs et Arcanes Magiques pour Warhammer, Le Mootland, Sartosa, la cité des pirates (qui réunit plus de trente auteurs !) ou encore Le Grimoire du Chaos illustré par de grands artistes et des fans de l’univers Warhammer… Les éditions Le Grimoire sont alors présentes dans une centaine de points de vente.
Pour ma part, après avoir séjourné dans un célèbre squat toulousain (celui qui a vu se former le groupe Zebda), j’expose mes tableaux à l’atelier Art et Création, à Surgères. Mais ma rencontre avec la célèbre peintre Véronique Adrien scellera à jamais mes ambitions. Jean Rouch, l’ethnologue et réalisateur, m’incite ensuite à monter à Paris après avoir vu, lors d’un festival qu’il préside, le court-métrage, L’Ô de là, que j’ai conçu et réalisé à Angers. Après un court passage à l’école des Ponts et Chaussées lors d’une consultation pour le musée des Travaux publics, je suis les cours d’anthropologie visuelle qu’Annie Comolli donne à l’École pratique des hautes études (EPHE), et ceux de Jean Rouch au musée de l’Homme.

2001-2011

Chacun de son côté, Sébastien et moi avons gagné Paris, sans savoir que nos chemins se recroiseraient bien des années plus tard.
Fan de jeux de plateau, Sébastien se souvient de parties captivantes d’Axis & Allies et de Civilization. Pendant plusieurs années, il joue également à des jeux vidéo et organise des LAN (parties où les joueurs jouent ensemble en réseau local, par exemple dans la même pièce). Au programme : Duke Nukem, Doom, World of Warcraft, StarCraft… Les « Livres dont vous êtes le héros » : Loup Solitaire rejoignent donc tout naturellement le catalogue du Grimoire en 2006 qui s’oriente vers la publication de jeux de rôle sous licence, à l’instar du Loup Solitaire (www.loup-solitaire.fr), mais aussi vers la création de jeux de rôle originaux tels que Manga BoyZ (www.manga-boyz.com).
En 2008, Le Grimoire passe un accord avec Makassar diffusion pour être représenté dans près de 2 000 librairies spécialisées en France, en Suisse et en Belgique. Par cette action, l’objectif que poursuit Sébastien est de démocratiser le jeu de rôle via des univers davantage tournés vers le grand public et connus de lui.

2012-2013

Le chemin de Sébastien rejoint finalement le mien en 2012. En effet, après bien des années, Sébastien et moi nous retrouvons par hasard sur un salon à Issy-les-Moulineaux. Nous découvrons alors que nous avons tous les deux gardé la passion de nos débuts.
C’est un véritable déclic. Nous décidons de nous lancer ensemble dans un projet d’édition plus vaste. Le rachat des éditions Mille Saisons en 2013 nous fédère sur un projet de création et de développement artistique commun, Mille Saisons devenant une collection de romans fantastiques et de fantasy du Grimoire.
Les projets fleurissent… la maison d’édition devient ainsi un château d’édition.

Parlez-nous un peu de votre production éditoriale.
J’ai toujours voulu dresser un pont entre les deux fleuves de l’imaginaire. Les productions du JDR et celles des littératures de l’imaginaire sont parallèles : elles suivent des cours similaires mais se rencontrent rarement. C’était d’ailleurs l’un des buts de ma revue, Sens Fiction, que de permettre les échanges entre les deux communautés, la communauté des rôlistes et celle des lecteurs d’imaginaire. Grâce à leur production de livres de jeux de rôle et à la collection « Mille Saisons », les éditions Le Grimoire permettent aujourd’hui à ces communautés de se rencontrer autour de la lecture et du jeu.
Des économistes pourraient vous expliquer tout cela en utilisant les termes de « marché », de « niche culturelle », ou autres. La vérité est plus simple et plus pragmatique : nous désirons faire vivre la culture de l’imaginaire.
Nous voulons construire d’autres ponts, d’autres routes ; explorer les fleuves de l’imaginaire, maintenant réunis, et partager le fruit de nos découvertes avec ceux qui, comme nous, ont besoin de bâtir leurs rêves.
Nous avons encore de nombreux projets en tête, mais nous sommes fiers du chemin parcouru. À présent, les romans « Mille Saisons » bénéficient des avantages d’une diffusion élargie (ils sont présents dans plus de 4 000 librairies), grâce à un accord commercial avec le CED et Daudin distribution. Des artistes reconnus illustrent les couvertures de nos romans comme Adrian Smith, qui a notamment collaboré avec Games Workshop et Black Library. Sébastien et moi apportons enfin un soin particulier à la mise en pages des textes, à la qualité des papiers utilisés et à la reliure des ouvrages, pour offrir à nos lecteurs des livres agréables à toucher et à regarder.

Vous avez récemment créé le prix Mille Saisons, dont la première édition se déroule en ce moment. Pouvez-vous nous présenter ce nouveau projet ?
Reprendre une maison d’édition ne consiste pas simplement à reprendre son catalogue. Par l’intégration de « Mille Saisons » à leur structure, les éditions Le Grimoire ont mis en place une nouvelle ligne éditoriale, dont le prix Mille Saisons est la clé de voûte.
Le comité du prix a sélectionné une vingtaine de nouvelles qui seront publiées dans l’anthologie La Cour des miracles. Les lecteurs de cette anthologie pourront ensuite voter sur Internet pour la nouvelle de leur choix, grâce à un code-clé à usage unique qui sera présent dans chaque exemplaire de La Cour des miracles. La nouvelle qui recueillera le plus de votes obtiendra le prix Mille Saisons. Son auteur recevra la somme de 500 euros et les éditions Le Grimoire s’engageront, par un contrat d’auteur à compte d’éditeur, à collaborer avec lui sur l’écriture d’un roman. Au niveau créatif, l’heureux auteur sera bien sûr totalement libre. La seule condition qu’on lui imposera est de faire se dérouler son intrigue dans l’univers de la nouvelle primée.
Parallèlement, les lecteurs pourront aussi voter pour l’illustrateur du roman. Des élèves de l’école d’enseignement supérieur Jean-Trubert (établissement formant les dessinateurs aux métiers de l’image) ont réalisé des illustrations pour chaque nouvelle qui feront également l’objet d’un vote.

Il s’agit donc d’un prix littéraire interactif ?
En effet. Notre objectif est que le lecteur participe au processus créatif, qu’il ait un rôle de décideur en choisissant les futures publications de la collection. Nombreux sont ceux de ma génération qui ont découvert le jeu de rôle ou les littératures de l’imaginaire par le biais des « Livres dont vous êtes le héros ». Notre maison d’édition s’inscrit dans la même perspective que ces romans. Le prix Mille Saisons a été conçu pour donner au lecteur le pouvoir de décider, de s’engager avec nous à travers la collection.
Pour nous aussi, le héros, c’est le lecteur !

Qui compose le comité de lecture du prix Mille Saisons ?
Notre comité de lecture est composé de lecteurs, de libraires, d’imprimeurs, de journalistes et de professionnels de la communication. Vous pouvez d’ailleurs les découvrir et suivre chaque phase de déroulement du prix sur notre site www.millesaisons.fr.

L’appel à textes s’est clôturé pendant la 3e édition du Salon fantastique (Paris), le 31 octobre 2014. Où en êtes-vous de ce projet ? Quand l’anthologie doit-elle paraître ?
La composition du recueil La Cour des miracles a été dévoilée sur notre site internet en janvier 2015. L’anthologie est en cours de mise en pages et paraîtra à l’occasion du Salon du livre de Paris qui aura lieu du 20 au 23 mars 2015.
Nous publierons également à cette période L’Archipel des Nuées, un premier roman d’Éric Nieudan.

Propos recueillis par Troglodyte onirique

dimanche 23 novembre 2014

Le Tour d’écrou
de Henry James (éditions Flammarion)

Résumé :
Par une sombre soirée d’hiver, quelques gentilshommes se rassemblent pour partager des histoires étranges et sinistres. L’un d’eux, Douglas, évoque, plusieurs décennies après les faits, la terrifiante aventure qu’a vécue dans sa jeunesse une institutrice. Devant ce petit cercle intime, il lit le récit écrit de la main même de l’enseignante qui, à l’âge de 20 ans, fut engagée pour instruire, dans une jolie demeure de campagne, deux enfants, frère et sœur, aussi brillants qu’adorables. Mais dans ce cadre idyllique étaient terrés de terribles secrets qui ont à jamais changé la vie de la préceptrice.
Si une aventure morbide survient à un enfant plutôt qu’à un adulte, cela donne un tour de vis au frisson. Mais si une aventure morbide survient à deux enfants plutôt qu’à un adulte, cela ne donnerait-il pas un tour supplémentaire ?


Critique (attention, spoilers) :
Chaudement recommandé par Stephen King qui loue « son style élégant et posé, sa logique psychologique irréprochable (1) », Le Tour d’écrou est une ghost story oppressante qui s’écarte des récits du genre par son écriture intimiste et le développement psychologique du personnage principal. Mais c’est aussi un huis clos au charme suranné qui démarre très lentement et dont le style, formé de phrases longues et parfois alambiquées, est assez ardu pour le lecteur moderne, qui n’est plus vraiment habitué à ces tournures d’un ancien temps.
Le Tour d’écrou se construit autour d’une montée en pression progressive, rythmée par des apparitions spectrales, les anciens instructeurs des enfants, qui poussent la narratrice (qui est apparemment seule à les voir) à s’interroger et à exhumer les secrets de la maisonnée avec l’aide craintive d’une intendante, Mrs Grose.
Fans de gore, passez votre chemin. Dans cette nouvelle publiée pour la première fois en 1898, aucune scène n’est visuellement insoutenable, grossière ou vulgaire. Le mal qui rôde dans la vieille bâtisse n’est jamais clairement défini et reste à la lisière de la perception. À tel point que l’on se demande si les fantômes décrits par la narratrice sont bien réels, ou s’ils ne sont que le fruit de son imagination morbide et romanesque.
D’ailleurs, que font-ils exactement, ces fantômes ? Pas grand-chose en réalité. Ils ne font qu’être là et observer. Mais le poids de leur regard exacerbe le trouble de la narratrice jusqu’à l’hystérie. La préceptrice se met alors elle-même à examiner la maisonnée, le parc, la tour, à scruter les deux enfants dont elle a la charge pour déterminer s’ils voient aussi, comme elle le pense, les deux âmes corruptrices, ce qu’elle cherche à leur faire avouer avec une insistance obsessionnelle sans jamais mettre un mot sur ses pires craintes. Ainsi, les mystères et les non-dits, les ellipses et les sous-entendus, les craintes associées à la certitude que quelque chose d’horrible se passe dans cette demeure, provoquent une atmosphère étouffante et aggravent la situation. Pour les personnages, mais aussi pour le lecteur qui se trouve pris dans l’engrenage et qui voit l’écrou se resserrer pendant que ses méninges tournent à plein régime.
Le récit étant raconté par l’institutrice elle-même qui ne met jamais en doute la réalité des apparitions, il est difficile de se détacher de son explication surnaturelle. Pourtant, les interprétations sont plurielles. De nombreuses analyses ont été avancées. Pour les critiques qui penchent du côté de la folie, la mort finale du petit garçon est assez énigmatique : est-ce la peur qui tue Miles ? est-ce la pression physique de l’enseignante qui, pour cacher les fantômes à sa vue, le serre convulsivement contre elle à l’étouffer littéralement ? ou bien encore, s’agit-il d’une mort métaphorique – entendons par là que l’« étreinte » évoquée par la narratrice cache en réalité un enlacement charnel ? Ainsi, l’instructrice aurait dépucelé l’enfant, dont la mort ne serait qu’une petite mort, et sa folie hallucinatoire ne serait due qu’au refoulement de son désir pédophile… Cependant, si ses deux protégés n’ont pas été corrompus par leurs précédents instructeurs, comme l’affirme la narratrice, comment expliquer le comportement ambigu des enfants ? Pour quelle raison le garçon s’est-il fait renvoyer du collège ? Pourquoi vole-t-il une lettre ? Pourquoi s’aventure-t-il dehors, en pleine nuit, à l’insu de sa préceptrice ? De nombreuses questions restent en suspens à la fin du récit auxquelles on peut apporter des réponses plus nombreuses encore.
Mais pourquoi une telle controverse agite les critiques ? Parce que James a laissé des blancs dans son œuvre et confie au lecteur le soin de les remplir selon ses propres peurs, ses propres fantasmes.
La frustration est donc grande de ne pouvoir découvrir une seule et même réponse. Une réponse en bloc salvatrice pour le lecteur, nécessaire au repos de son esprit. Mais n’est-ce pas là ce qu’on attend des meilleures histoires d’horreur : qu’elles nous laissent un frisson indéfinissable même après avoir tourné la dernière page et posé le livre sur la table ?

Note :
Le Tour d’écrou de Henry James a connu de nombreuses adaptations télévisées et cinématographiques. Pour prolonger votre lecture, vous pouvez également écouter la version radiophonique créée par Jean Pavans adaptée de sa propre traduction, disponible sur le site internet de France culture : http://www.franceculture.fr/emission-fictions-droles-de-drames-le-tour-d-ecrou-2014-06-07.
Version abrégée de la nouvelle de Henry James, elle lui reste très fidèle. Néanmoins, elle semble favoriser l’interprétation de la folie hallucinatoire du fait que l’auditeur, au lieu de lire les dialogues rapportés par la narratrice, entend directement parler la préceptrice dont le ton trahit son hystérie grandissante. Ainsi, l’auditeur gagne une certaine objectivité puisqu’il détient un regard plus extérieur. Il n’est plus prisonnier des mots choisis par la narratrice, trop impliquée : il peut aussi se laisser guider par sa propre perception.

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(1) Stephen King, Anatomie de l’horreur – 1, Paris, J’ai lu, 2008, p. 86-87.
John Wick 
film réalisé par David Leitch et Chad Stahelski

Résumé :
John Wick vient de perdre sa femme des suites d’un cancer. Alors qu’il se morfond chez lui, un livreur lui remet un chiot, Daisy, accompagné d’un message. Il s’agit des dernières dispositions prises par son épouse avant de mourir, pour ne pas le laisser seul avec son chagrin. Une lueur d’espoir au bout du tunnel sombre creusé par la maladie.
Malheureusement, deux nuits plus tard, le fils d’un ponte de la mafia locale, Iosef Tarasov, le passe à tabac, lui vole sa voiture (une Mustang 69), et tue son chien. John Wick décide alors de reprendre du service. Et les bas-fonds de la ville s’agitent, se préparant au pire. Car John Wick, que l’on surnommait « Baba Yaga » avant sa retraite anticipée, était le tueur à gages le plus redouté de sa catégorie…


Critique (attention, spoilers) :
En dépit d’une trame assez peu originale (un redoutable tueur raccroche pour une femme et se venge impitoyablement après sa mort), David Leitch et Chad Stahelski signent ici un film d’action survitaminé qui fait du bien au moral et exploite avec humour les codes du genre. La bande-son enlevée soutient d’ailleurs efficacement le ton ironique du film (je pense notamment au bruit amplifié des pas de John Wick lorsque celui-ci apparaît en contre-plongée dans les escaliers, clin d’œil aux films d’horreur – Attention les enfants, Baba Yaga arrive…).
Certes, la première réalisation des deux anciens cascadeurs n’échappe pas au stéréotype du héros tout-puissant et, comme souvent dans ce genre de films, on ne comprend pas bien : 1) pourquoi il ne se défend pas davantage lorsque Iosef Tarasov et ses sbires l’attaquent chez lui et maltraitent son chiot ; et 2) pourquoi les méchants ne tuent pas rapidement John Wick quand ils en ont l’occasion (pour ne citer qu’un exemple, lorsque notre justicier impitoyable est fait prisonnier par le père de Iosef et que ce dernier discute tranquillement avec lui au lieu de lui tirer une balle en pleine tête…). Bien sûr, on peut alléguer, pour le petit 1), que John Wick est trop surpris, lui qui n’a pas fait couler le sang après quatre ans d’abstinence due à son mariage, et, pour le petit 2), que les méchants ont trop de respect pour le légendaire John Wick – qui force leur admiration – pour le tuer quand la situation le rend vulnérable. Mais ces justifications ne satisferont que les fans purs et durs, je le crains.
Nonobstant, porté par un manichéisme parfaitement assumé, John Wick est tout simplement jouissif. À la fin du film, justice est faite ! D’ailleurs, les méchants sont de tels salopards que vous adorerez les détester. Quant à Keanu Reeves, il est fidèle à lui-même dans ce rôle de vengeur sauvage et désabusé.
Autre point intéressant : loin des scènes spectaculaires de Matrix devenues un peu trop présentes aujourd’hui dans les films d’action, le long-métrage de David Leitch et Chad Stahelski marque le retour d’un style de combat épuré, plus réaliste, où chaque coup est mortel et la survie dans l’économie. Exit, donc, les combats au corps-à-corps qui durent des heures. Et, quand les adversaires s’empoignent à bras-le-corps, ils ne s’envoient pas voler à dix mètres du sol. Les lois de la gravité sont respectées et on y croit d’autant plus.
Enfin, les cœurs tendres ne seront pas insensibles à la symbolique du chiot. Car, si l’étincelle d’espoir s’éteint dans l’introduction avec la mort de la frêle Daisy, elle se rallume dans la dernière scène avec l’adoption d’un nouveau chiot, né pour devenir un molosse, celui-là. Ainsi, John Wick rend hommage à sa femme tout en se réconciliant avec sa nature sauvage qu’il avait abandonnée aux côtés de sa douce épouse, s’ouvrant à une troisième existence, sans doute plus en adéquation avec son véritable tempérament.
C’est sûr, John Wick ne révolutionne pas le genre. Mais il fait très plaisir à voir après une dure journée de boulot où vous avez l’impression que la Terre entière vous en veut : John Wick se défoule et vous avec !
Alors, que demander de plus ?

vendredi 17 octobre 2014

La guerre de Troie n’aura pas lieu
de Jean Giraudoux (éditions Larousse)


Résumé :
En enlevant Hélène aux Grecs, Pâris amène le conflit aux portes de Troie. Son frère, Hector, revenu de campagne, las de la guerre, veut l’obliger à mettre un terme à son aventure amoureuse en rendant la femme de Ménélas à son époux. Mais Pâris n’est pas le seul à refuser de se séparer de la belle Hélène…


Critique (attention, spoilers) :
Nous connaissons tous la chute de Troie. Reprenant les grandes lignes de la tragédie antique, Jean Giraudoux a choisi de n’aborder, dans cette pièce de théâtre écrite en 1935, que les prémices de la guerre entre Grecs et Troyens, à un temps où elle peut encore être évitée. Encore faut-il que ce soit possible, car le Destin implacable veille à ce que ses projets se réalisent en dépit de toutes les tentatives de paix…
En réalité, La guerre de Troie n’aura pas lieu ne parle pas de la guerre de Troie. Ou, plus exactement, Giraudoux utilise ce mythe grec pour parler de la guerre en général et faire écho, en particulier, à la situation européenne au cours des quelques années précédant la Seconde Guerre mondiale, alors que le conflit avance à grands pas, au su de tous, sans que personne n’ose intervenir.
Malgré la menace qui pèse sur les personnages, malgré ce sombre parallèle, Jean Giraudoux parvient à faire de cette tragédie une comédie fine et parfois osée en jouant sur différents ressorts propres au théâtre (le comique de situation, le comique de gestes et celui de mots), mais aussi la parodie, les anachronismes,… jusqu’au couperet final de la déclaration de guerre.
Mais ne nous y trompons pas. Sous la forme plaisante, le fond est grave, voire cynique, et les scènes burlesques soutiennent l’attention du spectateur tout en soulignant les moments sombres. Car dans cette réécriture moderne du mythe, deux camps s’affrontent : ceux qui veulent la paix (dont se réclame Jean Giraudoux) et ceux, plus véhéments encore, qui veulent la guerre. Puis il y a Hélène, distante, aux motivations un peu troubles. Et enfin le Destin.
La fatalité inhérente à la tragédie est dans chaque personnage. Elle est dans Cassandre qui voit l’avenir se profiler sans pouvoir lui faire changer sa course. Elle est dans Hector qui « gagne chaque combat. Mais de chaque victoire l’enjeu s’envole » (acte II, scène 11). Dans Hélène, qui paraît insensible et superficielle au premier abord, et qui révèle ensuite un raisonnement singulier mais empli d’une logique implacable sous ses atours mystérieux. Ou encore dans Ulysse au verbe clair et pénétrant, dont la ruse et le talent ne suffiront pas à convaincre les Grecs de préserver la paix.
« La guerre de Troie n’aura pas lieu », lance Andromaque à Cassandre à l’ouverture du rideau.
« La guerre de Troie n’aura pas lieu », soutient Hector tout au long de la pièce.
Mais le Destin dépasse la volonté des hommes. La guerre de Troie aura lieu, bel et bien. La Seconde Guerre mondiale aussi.

vendredi 12 septembre 2014

La Route
de Cormac McCarthy (éditions de l’Olivier)

Résumé :
Dans un pays dévasté, un père et son fils marchent vers les côtes du Sud, poussés par la rudesse de l’hiver terrien. Tel du gibier traqué, ils dévorent les kilomètres à défaut de nourriture, évitant les rares humains ayant survécu à l’apocalypse qui revêtent la forme de cadavres ou de brigands sans foi ni loi, pilleurs, violeurs, esclavagistes et cannibales. Rabaissés au rang de bête, père et fils survivent de menues trouvailles dans des bâtiments abandonnés, un sac à dos sur le dos et poussant partout un caddie dont le contenu constitue leurs seules possessions. Ils fuient la neige mêlée de cendre, cette cendre qui recouvre tout, qui les précède partout…


Critique (attention, spoilers) :
Que dire de ce roman qui a reçu le prix Pulitzer en 2007 et a été adapté à l’écran en 2009 par John Hillcoat ?
Son style est déroutant de prime abord. Pourtant il colle au plus près de l’histoire, de l’atmosphère froide et désincarnée que souhaite donner l’auteur. Par un usage réduit à l’extrême de la ponctuation, remplacée par la conjonction « et » que l’on peut trouver jusqu’à quatre ou cinq fois dans la même phrase, par l’emploi assumé de répétitions pour désigner les deux personnages principaux, par la pénurie de pensées autres que celles directement liées à la survie, par l’accumulation de descriptions laconiques et purement factuelles, Cormac McCarthy nous plonge dans un monde sans couleur et sans relief, où la barbarie l’a emporté sur les valeurs humaines.
Dans ce monde errent – avec pour seul but ce qui est probablement une illusion, celle que la vie sera moins difficile dans le Sud – un homme et son fils, reliés par le lien fort et néanmoins ténu de la survie. Complètement dépersonnalisés, ces deux personnages que l’on suit tout au long du roman n’ont pas de nom ni de prénom. L’auteur utilise simplement « l’homme » ou « Papa » pour le père, « le petit » pour l’enfant. Les dialogues entre eux sont minimalistes. Peu développés, voire animalisés, tous deux se réduisent à ce qu’ils sont l’un pour l’autre, à leur rôle de protecteur et de protégé, comme s’ils étaient les derniers êtres humains sur Terre et que cela seul les définissait. On ne sait rien non plus de la catastrophe qui a détruit la civilisation humaine et décimé la faune, hormis les feux qui continuent d’incendier certaines maisons et la cendre qui tombe et tombe sans fin.
En bref, n’espérez pas avoir de réponses, La Route est là pour vous poser les questions.
Le résultat est un roman qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui dévoile toute l’horreur d’une vie qui se résume à la simple survie, toute l’horreur de la condition humaine qui nous fait marcher sur la route, encore et encore, sans savoir ce qu’il y a ensuite, mais nous empêchant de renoncer. L’enfant surtout ne perd pas espoir de rencontrer des « gentils ». Et cet espoir qui le porte, encouragé par son père, le transforme en flambeau vivant, détenteur de certaines valeurs à une époque où elles n’ont apparemment plus cours.
Un bûcher sous la neige 
de Susan Fletcher (éditions Plon)


Résumé :
Corrag la sorcière. La putain. La gueuse. Voilà ce qu’ils disent d’elles. Ils l’ont honnie, accusée, pourchassée, comme sa mère et sa grand-mère avant elle. Peu importe que sa connaissance des plantes ait soulagé les maux et sauvé des vies. Tout le monde sait que la guérison par les simples est de la sorcellerie, n’est-ce pas ?
Enfermée dans une geôle sombre et puante, les cheveux hirsutes et la face noire de crasse, la jeune Corrag attend le dégel qui la verra brûler sur le bûcher.
C’est alors que la providence place sur son chemin un homme de foi. Celui-ci entre à contrecœur dans sa prison pour obtenir des renseignements. Elle aurait, dit-on, été le témoin d’un massacre perpétré sur l’ordre du roi Guillaume, l’usurpateur. Car Charles Leslie est jacobite. Il agit en faveur du retour du roi Jacques, forcé à l’exil par ce que la postérité a retenu sous le nom de Glorieuse Révolution. Et le récit échevelé de cette fille du Diable pourrait lui être utile.
Bravant son dégoût, l’homme de foi s’assied et écoute. Corrag raconte d’abord son histoire, faite de fuite et d’isolement, de contemplation, d’émerveillement et de joies simples. Puis elle aborde sa rencontre avec le clan MacDonald, des Highlanders, avant que ce dernier soit décimé par les soldats de Guillaume.
Au fil des jours, le cœur et les convictions de Charles se brouillent. Cette créature, pas plus grande qu’une fillette, a une façon de parler et un comportement étranges, certes. Mais est-elle vraiment le jouet des ténèbres que les gens bien pensants redoutent et exècrent ?


Critique (attention, spoilers) :
Un bûcher sous la neige est un roman historique qui ne doit pas se réduire à cette classification. Bien que son intrigue se déroule dans les Highlands du xviie siècle, le contexte historique semble assez anecdotique par rapport au personnage de Corrag, la narratrice, qui raconte son enfance anglaise puis sa vie de jeune adulte en Écosse.
Tout au long de son existence, pour se préserver, Corrag a fui la compagnie des hommes, se tenant délibérément à l’écart de l’humanité, de ses violences et de ses conflits, de son histoire. À certains moments clés de sa vie néanmoins, les affaires humaines l’ont rattrapée, comme à la fin du roman où l’Histoire précipite sa chute et celle de ceux que la sorcière a côtoyés, a appris à connaître et à aimer, en dépit de son exil.
L’Histoire n’est donc qu’un personnage secondaire dont l’importance se fait surtout sentir dans les derniers chapitres. De ce fait, il y a assez peu d’action (sauf, encore une fois, à la fin, où le temps pour agir semble manquer à l’héroïne après toutes ses années de contemplation).
C’est donc, au-delà du roman historique, le portrait d’une très belle âme que nous dresse ici Susan Fletcher, une âme qui n’est qu’amour, tolérance, bonté et innocence. Le personnage de Corrag pourrait énerver ou mettre mal à l’aise tant il semble moralement parfait. Pourtant, dès le départ, on se glisse dans la tête et la peau de cette héroïne avec une facilité déconcertante. Corrag est terriblement attachante. Parce qu’elle a vécu des choses atroces, parce qu’elle en parle sans donner l’impression de s’en plaindre, mais qu’elle ne tend pas non plus l’autre joue. Ce n’est pas une sainte ou une martyre, supportant stoïquement la peine vécue au cours de sa vie terrestre, convaincue que la qualité de son séjour éternel dépende de ses actions quotidiennes. La jeune fille n’est pas chrétienne. Elle s’est construit sa propre religion, ses propres croyances, que l’on pourrait qualifier de païennes et d’animistes. Autant que possible, Corrag a tenté de fuir la douleur, de trouver le bonheur. Et elle le trouve partout, malgré les malheurs qui la frappent de plein fouet. Elle aime la vie, se contentant de petites choses simples qui lui paraissent grandioses. Elle puise son bien-être et ses forces dans la beauté de la nature et des âmes humaines, qui toutes ne sont pas mauvaises, en portant sur le monde un regard très contemplatif. Un regard de sorcière ?

Note :
Vous pourrez prochainement retrouver cette critique sur le blog http://lilleauxlivres.wordpress.com/, club de lecture lillois pour lequel je quitte de temps en temps ma grotte enfumée afin de partager d’oniriques lectures. N’hésitez pas à y faire un saut, il y a plein de critiques de livres qui n’attendent que d’être dévorés !